domaine assis

  corps rejeté sur la grève, quelle ambition aurais-je
  j’aime à regarder le ciel tandis que je me décompose
  j’aime ce auquel j’ai renoncé, restant fidèle à ce que je n’ai plus l’espoir d’atteindre
  un homme sans dieu ne le trahira pas, les brûlantes extases
  ne me réchauffent pas

  la mer me manque
  je l’avais presque oubliée et voici qu’elle revient
  je n’en rêvais plus et voilà qu’elle m’appelle, susurrante
  pas pour m’emporter non, pas pour que je l’affronte, la domine mâlement
  mais comme image concrète de la mort infinie
  je ne peux plus me contenter de jouer avec la langue, les idées ni le feu – je tiens juste à regarder la mer
  confondant l’inéluctable
  à l’irréalisable

  les yeux se sont un moment écartés de leur orbite
  ils vaquent, c’est à peine si ils pensent
  ils me regardent danser là, strictement immobile, assis sur ce banc d’infortune, cette dune en structure, danser là
  strictement immobile, d’une immobilité toute
  chancelante
  et dérivant sur place

  toute ma vie je suis parti
  parfois viré, toujours partant
  autrefois revenant
  cette immensité nauséeuse devant moi, sous moi et au-dedans de moi
  parfois mourir, tout l’temps mourir
  l’angoisse des frontières, douanes volantes et chiens hargneux, la grise loi de l’uniforme
  : entre mourir et être mort cette impitoyable lutte à mort, à tors
  et à travers
  je suis esprit tout esprit mais avant cela encore dois-je manger la terre
  toute
  la terre

  je sens que je ne deviendrai réellement homme qu’une fois privé d’idée, privé de sang
  qu’une fois libéré tant de dieu que de la bête
  en proie à rien, mais à tout vulnérable
  tout nu tout seul, effaré
  n’osant même pas pleurer
  tétanisé là sur mon banc
  mon banc froid et mouillé

domaine assis

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