l’éviction du prolétaire

  j’irai dormir j’irai sans rien
  retourner, fouiller le sable
  pour en dégager l’instant ne serait-ce que présent
  – malheureusement, il pleut

  un chien
  a perdu ma trace
  il ne connaissait pas l’homme et je ne l’avais non plus
  jamais vu, jamais croisé
  toujours aimé

  je ne dirai rien
  je veux dire, rien d’essentiel
  j’irai direct au cœur de l’inessentiel, j’en soulèverai la robe
  n’y trouverant en guise de sexe que quelques poils tournicotants
  ou rien

  quelle foi naïve en l’avenir quel déni de la mort faut-il
  pour se laver les dents, appeler chaque jour
  par son nom pas un autre, or je n’ai pas la lèvre pas la dent
  d’un seul sourire je n’ai pas de nom, j’ai juste mal au dos
  de ne plus me lever, de ne plus y croire de ne plus donner prise
  à quelque désespoir

  un homme
  s’est attablé à ma place, a saisi ma cuillère un homme
  s’est couché sous mes draps et a sauté ma femme un homme
  a empoigné mon stylo, a écrit mes poèmes un homme
  s’est emparé de mon nom, a endossé ma conscience un homme
  s’est débarrassé de moi comme d’une loque, s’est débarrassé de moi dit-il
  – enfin

  personne
  ne m’a ramassé de la rue
  comme on ramasse je sais pas moi: une pomme
  il n’y a pas de pommier dans l’coin il n’y a que des il n’y a pas,
  des hommes qui boivent, bavent et titubent
  des accents tordus
  un ciel sans foi

  les jours où il faisait beau simplement je m’arrangeais
  pour ne pas être là

l'éviction du prolétaire

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