l’étendue des dégâts

  elle ne me parle plus
  je la soudoie je la tords, je la supplie je l’essore, je n’en tire plus un mot, n’en soutire plus une larme
  c’est jeter sa ligne à la marre du chemin, y regarder le temps passer sans qu’il ne morde – d’ailleurs je ne pense pas avoir mis d’appât
  l’appât est-ce moi, s’entortillant sur son hameçon comme si elle n’avait que ça à faire, à relever les jours tombés
  sur leur derrière

  une autre paire de manches
  celles-ci ont rétréci sur mes bras dénudés, mes bras décharnés, si frêles digues pudiquement dressées devant la peur
  à la courte paille chaque paille nouvellement tirée sera la plus courte, et ce jusqu’à la fin des temps. quelqu’un sous mes yeux se suicidera, j’y veillerai
  suffisamment en tout cas pour craindre d’être le prochain sur la liste des incriminés

  je ne réside en rien, c’est ma part de hasard
  le ballon qu’un enfant a malencontreusement lâché (petit flocon de main) et que le vide aspire – ce serait trop demander de dire qu’un vent l’emporte, fut-il mauvais
  c’est pire que ça encore: continuer de rendre visite à un vieillard tout en sachant qu’il n’en a plus pour longtemps
  et que ça ne le soulage de rien, de ce rien sans appel dont il n’y a pas lieu de se relever

  il ne s’agit pas d’une certitude: juste d’une ronde absence de douleur faisant tache d’huile sur ce qu’il nous reste de conscience, c’est à dire de nous-mêmes, buvards saturés d’encre, de signes que leur superposition a fini par rendre incompréhensibles
  à vivre à deux on s’ennuie moins, à trois personne ne veut la place du milieu dans le lit et l’on se voit contraint de sacrifier au hasard et le plus faible, l’un avant l’autre alors que le dernier le rescapé devra supporter seul
  la croix, le poids d’un lit, le délitement de soi et il n’est plus aucun repos

  je ralentis le temps. je le creuse, le vide. je creuse une tombe au-dedans, une tombe infinie, un infiniment vide dans l’infiniment vide
  puis vient le temps où le temps est en trop, la conscience inutile souffrance. il faut s’éteindre alors, éteindre le cœur de soi, fermer les yeux de la mémoire et fermer ceux de l’oubli
  il n’y a rien après, après c’est déjà maintenant. il n’y a rien maintenant, maintenant coule en jamais dans un sens ou dans l’autre
  du moins rhétoriquement

  mille pommes de grâce, tombées sous le pommier des cendres…

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