le pain d’la bouche

  à cette heure-ci du sol, je n’ai plus le temps ni le loisir de penser à toi
  un ivrogne titubant d’instinct retrouvera son foyer avant que moi je n’aboutisse où que ce soit
  ça ne sert à rien de continuer ainsi, mais si l’on ne peut s’arrêter – si l’arrêt n’est pas au rendez-vous?

  j’esquisse quelques pas hasardeux dans l’éphémère et on peut dire ce qu’on voudra, ça ne fera jamais une danse
  ça ne fera rien du tout – qu’on me remplace donc par quelque chose ou bien une autre, que la vie comment dire… m’imagine autrement
  : on n’a qu’une chance sur deux

  quel dérisoire funambule je fais, sur ce mince fil de conscience distinguant à peine le vide du chaos
  quelque chose me dit qu’on m’arrache les ailes, qu’on est en train de passer mes ailes à la découpe et je ne sais pourquoi j’en éprouve un étrange soulagement
  la légèreté de la chute rapatriera mes os au firmament

  j’ai probablement tort de m’inquiéter – au crépuscule tous les lapins sont gris (ils me narguent de sous la haie)
  je ne sais plus quoi faire de ma mémoire, je ne sais plus en sortir non plus. errer exigerait de commettre un pas devant l’autre, d’extirper de quelque intériorité supposée l’élan, la vaillance, la bravoure et pourquoi pas l’audace…
  tout simplement parce qu’elle n’existe pas

  demander brutalement à quiconque pourquoi il existe le jetterait subitement dans un trou de mémoire
  je m’éloigne de mon rêve à la manière douce et irréversible d’un vaisseau spatial, j’aimais beaucoup tes cheveux longs, de cette couleur indéfinie, comme incolore des filles de nos villes
  je ne retournerai plus chez moi, ni ailleurs – je crois que mon souffle se brise là, dans la lenteur exquise

le pain d'la bouche

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