ça fait quarante jours quarante nuits que je ne dors pas. le minimum vital. le minimum vital c’est quoi. le minimum vital c’est ce qui retient de mourir dans l’immédiat. c’est un état d’urgence. un état d’urgence dans la durée. quarante jours quarante nuits. aucune urgence. ni la vie ni la mort – quelque chose entre les deux. entre les deux est bien le lieu de mon exil. entre les deux est bien le nulle-part où l’on s’entend soi-même. entre les deux est un mouchoir que le vent remue, et l’on croirait qu’il s’agit d’un adieu si seulement il y avait là quelqu’un qui partait, quelqu’un qui restait. mais non : personne. rien que du vent dans un mouchoir en forme d’adieu, en forme de rien, en forme de vent dans un mouchoir.
.
je me fous qu’il n’y ait ni sens ni raison. je ne veux aucune justification, aucune alternative au rien. je n’ai pas de passé – tout ne fut qu’alibi, argument du rêve éveillé. ça n’a jamais existé. je n’ai jamais existé. Maryja Kieliszka n’a jamais existé. je ne l’ai pas rencontrée un jour contre le gris à Gdansk en 1994. et l’avant-veille de mourir dans un village tout pourri de Silésie elle ne me confia pas : « vole sans aile ». tout cela fut inventé, fantasmé, pure mystification. son père m’expliqua qu’ils en avaient chié les gars pour creuser la terre par un tel gel, mais qu’ils ne pouvaient faire les trous à l’avance car il faudrait alors que des gens meurent pour remplir les trous. or on devait faire les trous pour les morts, et non l’inverse. dix heures du matin et exceptionnellement sobre le vieux, lui qui chaque jour de la vie perdait un enfant, tant vivre était souffrance, et toute pitié la vodka… et maintenant, une croix de fer forgée sur une simple plaque de ciment – Maryja Kieliszka. 05 08 1965 / 24 02 1999. par dessus la croix un ciel immensément vide, tel un œil sans pupille. un ciel sidérant de février, où la grâce ne se distingue plus de la crucifixion. il n’y a plus rien te dis-je, que la solitude se cramponnant à elle-même pour ne pas se dissoudre dans l’absence définitive, libératrice, et tout aussi fictive. on dira ça comme ça. et toi à travers le néant tu me dis simplement, comme si tout était simple : vole sans aile…
Laisser un commentaire