des ivrognes

  il est temps je crois
  de vieillir maintenant
  d’aller se recueillir dans le fond du jardin, entre dieu et le vin
  entre le vin et dieu
  devenir homme enfin, ce gant de dieu flagellant, caressant, empoignant
  les mamelles du néant…

  il est temps maintenant
  de vieillir, se pencher sur la mort
  la mort comme un doux oreiller, sombre et profond, une mer intime s’étendant
  à l’infini de soi…

  dieu, je n’ai pas besoin de toi:
  vers toi je dérive désormais
  tu peux me laisser venir
  sans rien me dire, venir sans rien te dire
  – il est temps de vieillir…

  .

  quand tu n’auras plus rien à foutre dans ta vie qu’à regarder le jour tomber, l’horizon peu à peu se diluer, alors il me sera agréable de partager ce banc avec toi, sans rien dire, ou ne parlant que de choses insignes, comme du temps qu’il fait, de la ponctualité de dieu, ou encore de ces bonbons qui adoucissent la mort… on déclamera du Holan, et l’on se taira quand le souvenir d’une femme nous troublera l’esprit. on se taira surtout, regardant tomber le jour, l’horizon peu à peu se diluer,
  et le banc resté nu…

  .

  j’espère que tu garderas quand même dans ta vie une place à l’inutile, une place non au non-sens, mais à côté du sens, ou le sens consiste simplement à être, sans souci de vérité. parce qu’il y a aussi une vérité essentielle dans cette liberté-là, dans cette inefficacité dont la nature semble se satisfaire – un arbre, un chien ne se posent pas la question du sens : le chien pisse contre l’arbre et l’arbre remue ses branches
  j’espère que tu garderas en toi une place pour ce qui ne va nulle-part, pour ce qui dérive au hasard dans le vide de soi, une place où des fainéants tels que moi ne seront pas interdits de séjour,exclus, mais où on les laissera passer quand ils passeront, quitte à faire le ménage derrière eux…
  j’espère que tu prendras le temps de temps en temps de t’arrêter sur ton chemin et de regarder autour de toi, de regarder sans but – j’espère que tu préserveras en toi un espace sans but : on trouve aussi de belles choses là où l’on ne cherche pas. certaines même ne se présentent à nous que si on ne les attend pas, parait-il
  quant aux cailloux sur le chemin, le chemin en est fait. et si jamais ton chemin passe un jour devant mon banc je te donnerai l’eau, le tabac et quelques mots pour rire ou pour pleurer. ainsi on sera quittes, l’horizon, le chemin et le banc…

la nécessité de s'aimer pour survivre, seule condition élevant l'humanité au-dessus de la sublime fraternité des ivrognes

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