vivre comme ça

  à la lisière
  on vit à la lisière
  les jours font parfois grise mine j’avoue, mais ne t’en fais pas, ne t’en fais pas même quand
  la mysticité du présent
  tombe en ruine

  .

  j’ai senti, caillou broyé avec la langue, émietté sous l’ongle, réduit en poussière
  la rivière
  charrier toute une montagne et la jeter à la mer. j’ai senti
  la rivière construire des ponts, balancer la jambe
  par-dessus son épaule. j’ai senti
  la rivière assoiffée boire à même la source lente,
  avaler la saison morte et s’enliser
  dans son propre souvenir…

  .

  tu ne franchiras pas le pas, non. tu ne sauteras pas pieds joints dans le vide, non. tu ne fermeras pas les yeux en pensant ça y est, enfin, non:
  tu regarderas les bateaux passer sous toi, entre tes jambes
  dans l’caniveau d’la vie
  – il y a plein de bonheurs,
  il y a plein de bonheurs dont on sait pas quoi faire

  .

  je partirai
  ailleurs sera tout comme ici, sauf qu’alors ici sera ailleurs, ailleurs encore
  des fois l’oubli fera rejaillir la mémoire de l’éternel présent, et ce sera facile
  des fois il n’y aura rien
  des fois il y aura la mort
  et ce sera facile

  .

  à la lisière
  toujours à la lisière
  en loup, en chevreuil, ou en prière
  – une encre obscure parfois s’étire ou se réveille en nuage blanc
  enfin, je crois…
  je l’ai lu quelque part dans un genre de poème où il était dit justement qu’une encre obscure
  parfois
  s’étire ou se réveille en nuage blanc
  en nuage blanc
  à la lisière
  toujours à la lisière…

  .

  comment fera t-on pour aimer son destin, ou du moins consentir
  comment fera t-on pour aimer malgré soi sa propre chute, son propre désespoir
  comment fera t-on pour pardonner, pour s’asseoir sur ses g’noux et demander pardon
  comment fera t-on pour aimer, ou du moins consentir, après s’être enfin avouer
  assis là sur un g’nou
  qu’on n’aime pas la vie…

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