quoi le corps comblé, la misère à ses pieds

  arrive un moment où le poème ne fonctionne plus, où fuir n’échappe plus. mourir nous contraint. à quoi, à quelle ineffable clarté, à quelle abstraction de soi – à quel mètre-cubage dans le rang des damnés
  alignés au cimetière…

  les mots ne sont plus là pour révéler mais pour dissimuler, et ne prétendent révéler que pour mieux dissimuler
  cette mutité m’opprime je n’ose plus prendre mon souffle, moi dont la seul vocation consiste 
  à respirer, rien d’autre que
  respirer

  je n’ai pas le cœur. or la foi justement ne se résout-elle pas à cela: croire, quand bien même on n’y croit plus; aimer alors même qu’il n’y a plus d’amour; pardonner
  au-delà de tout espoir trahi. ce n’est pas raisonnable: simplement indispensable

  comment peut-on (et le peut-on) être réel?
  j’aime un ventre. un ventre ne m’engendre pas. un ventre doit servir à autre chose que ça – à autre chose en tout cas que de servir à quoi que ce soit
  quelle réponse la mer pourrait-elle apporter à l’homme qui s’y noie?

  je donne rendez-vous
  chaque nuit, je donne rendez-vous
  chaque nuit depuis ma plus petite enfance, je donne rendez-vous
  et chaque jour, depuis ma plus petite enfance jusqu’à ce jour d’hui, personne à l’heure ni au lieu de notre rendez-vous
  – pas même moi

  je ne veux pas cesser de souffrir: seulement cesser de me demander pourquoi je souffre, d’y chercher une quelconque raison – le salut ne consistant plus qu’à confondre l’amour
  à la chute (absolvant radical), la raison d’être
  à l’absence d’être, la brosse à dent mauve de mon fils
  à celle violette de son père ou à l’insurrection comme aveu définitif
  de l’échec final

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