rue paillasson

  maître Zhuang pioche allègrement dans mon sac de cacahuètes, ce que je finis je l’avoue par regarder d’un mauvais œil. parce qu’on a beau dire, il y a des choses qui ne se font pas. il y a des choses qui portent atteinte à la dignité c’est clair
  j’ignore si maître Zhuang ne s’aperçoit de rien ou s’il fait mine de ne s’apercevoir de rien – toujours est-il qu’il essuie ses doigts gras sur son pull
  un pull de grosse laine

  dès le réveil, j’ouvre les hostilités : je balance le chat par la fenêtre, je ne dis pas bonjour à ma bite, je jure en me brûlant à la casserole d’eau bouillante
  ça pleure de tous côtés – ça pleure du fond des êtres, du fond des choses, du fond des murs. ça pleure jusqu’en-dedans de mon propre corps, de la plante des pieds à la fontanelle
  et va donc savoir pourquoi, ça s’arrête juste derrière les yeux

  les hommes s’ouvrent les veines. les hommes s’ouvrent les veines en toute circonstance, heureuse comme malheureuse
  au fil des ans le temps s’étiole, l’éternité tremblote. j’ai un animal dans la poitrine – parfois un rat,  parfois une bergeronnette
  on s’enivre comme on peut, on s’enivre avec ce qu’on trouve. avec rien quand on ne trouve rien. je sais pas si ça en vaut vraiment la peine

  dans ma rue traîne tout un tas de choses, outre les courants d’air
  dans ma rue ne meurent que les enfant qui meurent, les autres leur marchent dessus, sans penser à mal
  dans ma rue les uns pourchassent les autres, souvent les mêmes d’ailleurs. de temps en temps une nouvelle, timide, délicate, fait corps à la propre ombre
  dans ma rue les chiens pissent dans les coins, les hommes sur les cuisses des femmes, tous pissent quelque part en somme
  et finissent par se pardonner les uns les autres, notamment faute d’énergie. faute d’énergie probablement

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