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assis là sur un banc


  • le quart d’un ton

      ce qui nous est le plus précieux, on retiendra seulement ce qui nous est le plus précieux
      : ce qu’on a perdu, ce qu’on perd, ce qu’on est sur le point de perdre, le moindre souffle de respir
      on y va.  on sait bien qu’il ne faut pas mais c’est pourtant nécessaire, puisque irrépressible
      à force de vivre au fond d’une botte en caoutchouc comment n’en viendrait-on pas à imaginer je le dis tout simplement, tout un je le dis très humblement
      ciel

      tant qu’il me reste un peu de souffle dans le corps, une braise rougeoyante quelque part…
      j’ai envie d’embrasser le crâne gelé de chaque animal parti se cacher pour crever seul dans son coin
      je bois très lentement, très lentement l’eau noire qui me noie

      le corps d’un homme est lourd, même le corps d’un homme mort
      quelle âme faut-il à l’homme pour que son corps ne pèse plus, qu’il reste en suspens entre ce qu’il aurait du faire et ce qu’il aurait voulu faire?
      quelle bourrasque pourrait emporter le corps d’un homme qui jusqu’au bout refusa de s’abandonner?

      il n’a pas encore gelé cette année, les bêtes sont inquiètes
      sur la route du Mans les phares m’aveuglent, j’ai hâte de rejoindre les collines obscures
      les corps s’aimantent, les esprits se repoussent, il n’a pas encore gelé cette année
      les bêtes sont nerveuses

    le quart d'un ton
    31 mars 2016

  • natal picard

      tout le bien qu’on peut s’faire les uns aux autres, je l’ai mis dans un sac
      je l’ai mis dans un sac et j’ai j’té l’sac à la rivière, à la rivière tout’ noire
      à la rivière tout’ noire et ça flottait, ça flottait tandis que j’pleurais alors j’ai dit stop
      j’ai dit stop on arrête là, j’ai r’pêché l’sac et quand j’ l’ai ouvert pour libérer l’poisson
      pour libérer l’poisson i restait pu rien d’dans, i restait pu rien et t’t à coup j’ me suis senti si seul
      j’ me suis senti si seul et comme un avorton, qu’avait pu d’mère à naître qu’avait pu d’trou
      qu’avait pu d’trou par où sortir, qu’avait pu d’ trou par où s’ fourrer 

      les hommes ont des têtes de chiottes c’est pas croyable, et pourtant c’est la gare de creil
      tu me disais que l’amour c’est un nouveau-né qu’on trouve à sa porte, en haut des marches du perron et dans les yeux d’une détresse, la pupille effarée
      quand on n’a pas de sein on donne le biberon, du lait de vache, de femelle mammouth ou bien le sein d’une autre femme
      les femmes n’échangent pas leurs seins alors elles se refilent leurs bébés affamés ça coûte moins cher ça fait moins mal
      et puis on s’en débarrasse

      j’étais à l’enterrement de mon frère il m’a serré dans ses bras et puis on est allé prom’ner l’chien
      ça s’promène, les chiens, et puis ça nous promène…
      les tout-petits on les emmène à la mer l’été, du côté d’Berck par exemple, avec les chiens et les cousins, on les emmène et on les noie – d’un regard alors ils embrassent tout le naufrage de leur existence présente et future, les tout-petits
      ça bande dur et sec les tout-petits, et ça attire la mort, ça attire la mort dès tout petits

      on a toujours eu des chats et/ou des chiens à la maison, sauf quand on n’avait pas de maison
      il y avait toujours un grand couteau à la maison, fiché dans la porte des chiottes pour si on disait des gros mots
      on tirait à la carabine par la fenêtre, la nuit racontait des histoires terribles, des histoires de gosses qui se font bouffer crus par les loups
      on aurait pu être heureux, si le bonheur existait…

      il neige sur la tête des enfants morts comme il neige partout, or tous les enfants sont morts
      même ceux que l’amour a noyés
      même ceux qu’on a noyés dans l’amour
      tu cours après l’ballon, tu cours après l’ballon ce n’est que l’orgasme d’une fille
      qui crie quand ça l’arrange, quand ça la démange ou quand elle ne peut plus faire autrement
      et qui te soigne la queue quand elle devient toute bleue, et que ça fait trop mal
      la voisine s’est pendue au portique – on n’a plus eu le droit à la balançoire…

      tout l’amour faut-il donc que tout l’amour parte en chiasse, finisse comme ça en queue de couille, à la cuvette aux crevards?
      tout le bien qu’on peut se faire les uns aux autres je l’ai mis dans un sac, et j’ai jeté le sac à la rivière
      j’étais dedans le sac, j’étais dedans la rivière – quand on a repêché l’sac y avait plus rien dedans, y avait plus rien dehors non plus
      un sale matin de juillet on est venu me chercher

    31 mars 2016

  • rainbow by full night

      pour passer sur l’autre rive sans se mouiller les pieds, il éveilla en lui un amour sans objet, un amour qui ne s’attachait à rien, un amour comme ça – un simple feu qui jouissait de brûler et cependant ne brûlait de rien, ne brûlait rien

       il aimait sa douleur et cet amour soignait sa douleur, la faisait germer, comme si toute douleur était douleur d’enfantement. il réalisait que l’être, peut-être, ouvrait le champ à cet amour-là, et en était la clé

      suspendu au-dessus du néant infini, éternel, infini et éternel, retenu de la chute fatale par le fil ténu de la grâce, d’une grâce – je me lave les dents chaque soir, pensait-il, sauf les soirs où j’ai trop bu. sauf les soirs où j’ai trop bu, pensait-il

      l’essentiel n’est jamais l’essentiel; la réalité n’importe qu’en tant qu’elle n’importe pas – mais on peut s’entendre encore sur cela, admit-il
      il voyait le monde danser, danser sa profonds douleur de monde, et ce besoin de sombrer comme s’il en allait du salut même de dieu
      la nuit cédait enfin, tout simplement – inéluctablement

      les jours déjà rallongeaient. l’émotion suscitée à l’idée de leur amenuisement progressif jusqu’à l’emprise absolue de la nuit sur son esprit s’avérait elle aussi aléatoire, sans poids. il ne pouvait donc se reposer même sur l’angoisse, l’angoisse de n’avoir nulle part où se reposer…

      j’ai vu le jour à contre-jour, le ventre d’une femme n’avait point de limite

    rainbow by full night
    31 mars 2016

  • du bleu sur la queue

      j’ai peur de quelque chose, non je n’ai peur de rien
      pas du manège qui tourne en tout cas, d’ailleurs il ne tourne pas
      je tourne par hasard, autour de l’idée fixe

      la dernière limite, fin de la dernière limite
      je refuse d’y penser, y penser ne pense qu’à ça
      un homme m’aurait sauvé, s’il n’avait eu un empêchement de dernière minute

      je dors n’importe où, dans les lieux les plus humbles
      j’ai peur que tu m’embrasses, bien plus que tu ne m’embrasses pas
      j’éternue quelque part, mais le froid n’est qu’en moi

      je te hais
      je ne sais pas pourquoi je te hais – sans doute parce que ça fait du bien
      au bout de deux heures tu ne réponds toujours pas
      au bout de cent ans non plus
      je n’ai plus rien à jouir

      la dragée dans la gueule du loup – je n’arrive pas à prononcer ton nom
      je l’abrège donc, comme on espère susciter le plaisir
      d’un doigt par ci, d’un doigt par là, d’une claire allée de lumière
      d’un homme qui meurt debout

      je ne suis rien, et tout le rien dont je suis le rien épouse le rien du monde
      je prenais le bus 26, ou bien la ligne 9, j’enculais des fantômes aux jambes grêles, aux fesses dures
      finalement le véritable sexe de l’homme c’est sa main – il ne pleure pas il se tranche la gorge
      devant les caméras éteintes…

      tu le sais bien pourtant: la pluie, c’est juste pour le décor…
      je sors dehors je n’y rencontre personne, je rentre dedans c’est la même chose
      on s’attrape par un bout – qu’est-ce qu’on pourrait faire d’autre?

      nul ne mérite l’amour, les vivants non plus ne ressuscitent pas
      j’avais tellement envie de te plaire, je désirais mourir aussi, profondément
      les fanaux s’embrument, la marée se retire, on ne rate qu’une vie me disais-je
      – non, même pas…

    31 mars 2016

  • comme une douleur

      j’y connais rien, je marche sur les tombes, même sans le faire exprès
      j’ai peur un peu du loup – il me rassure pourtant, il me dit si je te mange c’est parce que je t’aime, je t’aime vraiment
      il me rassure comme ça

      je ne suis pas un couteau, tu sais…
      le mensonge cache la misère, une feuille de vigne sur la rage, du mercure au chrome aux pieds et aux mains du crucifié
      la mémoire telle une vaste chiasse…

      j’ai pas de prénom, et pas de prénom m’a dit allez…
      les enfants ça pleure pas
      après c’est bien trop tard – et trop tard dure encore…

      j’en ai eu assez de la crasse
      et j’en ai eu assez aussi de la pureté
      de la pureté de la crasse et vice-versa, plutôt vice que versa
      alors j’ai allumé une clope, le temps de fumer une clope…

      je ne suis la fin de rien, pourtant la faim de tout
      du moins la faim du loup
      c’est maintenant ou jamais, alors j’ai dit jamais
      c’était maintenant, jamais

      ceux qui ne mentent pas portent des jeans qui leur tombent vraiment mal
      ils ne savent pas être nu
      ils sont nus de ne pas savoir être nu
      ils s’agrippent quelque part
      et quelque part les lâche…

      les nuits de toute façon ne sont pas faites pour dormir. elles sont faites pour rien
      et y en a marre des fois de servir de sage-femme au néant, de couper avec les dents le cordon de nos rêves éculés
      on voudrait être cerf-volant – oui, cerf-volant c’est bien – planer haut loin de ces murs contrits, ces bas-de-plafonds, sables mouvants et parquets flottants
      encore faudrait-il s’inventer un ciel, un ciel qui tienne la route, un ciel où dériver – mais je crains que nos petits mots, qu’ils soient claqués sur la langue ou longuement ruminés, n’y suffisent jamais…
      du coup on n’avance pas

    31 mars 2016

  • sentir mauvais

      à partir d’une certaine heure je n’ai plus le choix, je m’enlise
      serait-ce pour conjurer le vide, compenser la vie volée, caresser la tête du chien mort dans mon lit
      à partir d’une certaine heure, j’aime pour du beurre…

      on mourra de tout ça, on se dira tiens là, sur la photo c’était moi
      on n’arrivera pas à la cheville du plus con de nos rêves
      on se soutiendra pas on se laissera tomber, on cherchera vainement à se souvenir du nom les uns des autres, on s’oubliera
      on prétendra être des héros par la racine, et puis on tombera…

      les hommes en ont marre
      les femmes aussi, elles en ont marre
      alors des fois ils s’échappent, se retrouvent en des lieux écartés, dans des cages d’escalier, aux cafés d’un autre quartier
      ils se touchent du sexe

      les premiers partis ne sont pas encore arrivés
      ceux qui suivirent attendront sans finir
      on t’appellera par ton nom et toi seul t’en étonnera
      on ne t’appellera pas et tu mourras quand même

      la bouche des morts mord dans le vide, elle tète le vide
      j’ai entendu dire que tu avais déménagé au moins quinze fois déjà
      personnellement je ne possède rien, et le cherche encore
      j’ai toujours peur que tu me glisses des mains mais tu ne glisses de rien
      : t’es juste du temps qui passe…

    31 mars 2016

  • trahir

      j’attends, là, j’attends depuis longtemps, si longtemps, la branche ou la saison
      depuis l’adolescence s’écoule acide en moi la sensation d’être un suicide collectif

      seul ton mépris me soulagerait vraiment, tandis que ton pardon m’humilierait encore davantage. je ne vois d’autre remède à la faute que celui de la honte

      les autres sont morts. les hommes parfois meurent. on les réduit à rien pour voir comment ça fait en général ça fait jouir, jouir très fort

      parfois tu t’appelles ophélie, ou parfois tu l’appelles. parfois tu attends, là, depuis longtemps, si longtemps, tu ne sais plus trop quoi – tu n’as jamais su quoi…

      les choses dont on ne guérit pas resteront, restent. on astique ces dalles funéraires comme si on branlait nos morts

      on ne peut pas tout dire. non, on ne peut pas tout dire – sinon par où pourrirait-on? 
      parfois j’ai l’impression d’être vivant, mais ça n’aide pas beaucoup…

      plus blanche était la nuit, plus l’amour impossible
      -est-ce là tout ce dont je me souviens?

    trahir
    31 mars 2016

  • ras des pâquerettes

      lundi, la tête la première ou le landau à voiles. depuis que m’ont quitté certains fantômes j’ai l’impression d’en être devenu un – épaisse couverture nuageuse, lambeaux de jour épars, de rares averses matinales…

      il y a toujours quelqu’un assis là en face de moi et c’est précisément personne, qui ne me regarde pas mais par lequel je me regarde, moi, le côté sage du paysage et confortablement, comme qui dirait, désemparé…

      la mort dans l’âme, j’enjambe mon mouchoir – je crois bien l’avoir même un peu piétiné. tu me dis allons bon, tu vas pas faire une histoire pour un peu d’boue sur un vieux bout d’drap que d’toute façon t’as déjà souillé de mille façons et infections! n’empêche que j’arrive pas à me baisser le ramasser ce mouchoir-là – mon mouchoir. j’arrive pas à me faire une raison j’arrive pas, à la consolation non, j’arrive pas.

    ras des pâquerettes
    31 mars 2016

  • ma langue au chat

      j’ai jeté la pierre dans le puits et j’ai attendu que ça fasse plouf. je ne sais pas si je me situe actuellement avant le plouf ou bien après, mais une torpeur m’envahit, un silence m’assourdit, j’ai l’impression de m’être déjà trouvé ici exactement, avoir vécu tout ça – hier peut-être, ou était-ce donc ici, là maintenant, hier déjà…

      je me mets à fredonner dans le noir. pas pour me rassurer non, cela ne me rassure pas – juste pour occuper le noir. dans le noir c’est autre part, j’entends ma propre voix. ma propre voix affirme qu’elle entend ma propre voix. je ne la crois pas bien-sûr, alors je chante un peu plus fort, cette fois-ci pour la taire…

      je mange dans le creux de ta main quand tu me tends ta main en creux. parfois il n’y a rien à manger alors je lèche ta paume parce que je sais que tu me tends la main pour ça, pour que je te lèche la paume, le poignet, les doigts… quand tu en as envie aussi je comble tes désir sexuels, je libère tes pulsions, j’assouvis tes fantasmes et quand tu n’en as pas envie je reste assis par terre à regarder ta photo des heures durant, des heures durant et sans penser à rien…

      j’avais bien raison finalement d’éclore dans l’écosystème, petite flaque bien pâle étalée dans un creux. je crois bien qu’un têtard entré par le nombril remonte en ce moment ma moelle épinière. je ne dirais pas désespérément, non, mais sans nul doute tristement cherché-je à gauche à droite autour de moi, ma main gauche ou ma main droite peu importe la main, juste pour me masturber, et ne trouve finalement qu’un peu de paille mouillée, les doigts gelés d’un avorton…

    31 mars 2016

  • il a failli pleuvoir

      très doux par où mourir, et de l’autre côté très doux aussi

      les bonbons-féeries, les presque-riens, les fonds d’clochettes…

      ces bouts de phrases en libre chute, ces jets de mots malencontreusement tombés sur le papier, ces cailloux soutirés à la mare: voilà tout ce que j’aurais réussi à sauver du naufrage…

      je ne fais plus qu’un pas sur deux – ça économise l’espace et ça va beaucoup plus vite. le pas manquant me sert de suspens, de refuge hors-sol, loin des bords ou des volées de bois vert

      on se prend soi-même par la main et on se mène jusqu’à la route, au bout là-bas, tout nu à la grille d’entrée de l’école maternelle ou au bord de toute autre fosse commune. puis on se lâche la main, s’encourageant allez, vas-y maintenant. le temps de se retourner et y a déjà plus personne: on n’est déjà plus là

      comme un tas de ballons bleus avec une aiguille, il faudra les crever un à un, ces silences d’alors et de tantôt – embrocher ces carpes et ne pas les rejeter à l’eau tant qu’elle n’auront pas rendu toute leur âme…

      les hommes sont allés à l’école, mais d’abord ils ont eu froid. le froid vient toujours en premier. les claquements de dents te réveillent toutes les deux ou trois minutes, jusqu’à ce que tu parviennes à les contrôler, puis te dissolves à nouveau. après seulement tu vas à l’école et tu ne te sépares plus du radiateur, tu aimes son odeur 

      tu parviens à cela et cela s’envole, à chaque fois
      comme on fait s’envoler un pigeon, de grâce

      à un homme qui a mal aux yeux tu offres la moitié de tes lunettes. ou tu lui conseilles de fermer les yeux, lui assurant que ça le soulagerait. ou encore tu peux lui baiser les paupières en imaginant que ça puisse le guérir, par miracle, quoique tu ne te connaisses pas de tels dons. les yeux malgré tout ça continueront de lui brûler. on n’y peut rien, il n’y a rien à faire – lui seul le sait, en a l’intime conviction

      pour de faux. je suis pour de faux. achète-moi quelque chose

    31 mars 2016

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