Aller au contenu

assis là sur un banc


  • toucher du doigt les fines dentelles

       j’adore me déplacer dans le noir, comme un poisson dans l’noir
      et je garde la nostalgie de je n’sais quoi – peut-être d’un corps, peut-être d’une odeur, d’un bouleversement total
      je me déplace dans le noir comme si les barreaux de la cage avaient enfin sauté. le noir est peu sociable
      je garde la nostalgie d’un amour infini, que le réel a cessé de concerner

      mon petit doigt m’a dit, je suis le chef d’un orchestre sans voix, sans instrument, je me sens mal dès lors que je me sens
      d’où vient donc cette jubilation, cette vitalité, ce fond sabordant toute surface et qui fait que mourir finit toujours par balle à blanc, et que petit poucet finit toujours par jouir dans la gueule du loup
      d’ailleurs il s’agit d’un loup blanc, dont en échange on gratte l’échine ou l’encolure

      je décortique le temps et et découvre au-dedans l’absence de commencement, l’absence de fin
      je caresse une à une les vertèbres de l’enchaînement, il faudrait t’aimer plus, dans un sens ou dans l’autre
      à force de ne rien dire, une vérité finira bien par résonner

      il y a une façon d’être sur terre sans appartenir à la terre, sans même toucher sol, et de partager ce qui ne nous appartient pas, ou d’habiter un lieu qui définitivement nous fait défaut
      le trou en soi n’en finit pas de grandir, de s’élargir. et plus je te regarde plus le trou se creuse en moi – le miroir est un grand fossoyeur
      je n’espère pas trouver quelconque réponse, mais un corps réel, c’est à dire franchement dévoué

      une bulle. elle s’envole la bulle, ça va de soi, elle éclate. une bulle retombe, évidemment, comme on lèche les pieds d’un mort
      je ne suis plus pardonnable. je ne suis plus pardonnant non plus. rien ne me justifie
      je crois que je n’aurais dorénavant plus honte de mourir

     

    toucher du doigt les fines dentelles

    30 avril 2022

  • le dieu qui sans mission

      je creuse ma tombe dans l’air du temps – où regarder ailleurs que vers le ciel ?
      mais je voudrais parler d’autre chose, surtout depuis qu’il ne pleut plus. surtout depuis qu’il ne pleuvra plus, ou alors seulement pour engloutir
      engloutir, noyer, planer. sauter à cloche-pied, avaler tout un tube, décoller. voir insérer son nom dans les listes rouges, dans les listes noires
      je veux retrouver l’espace en moi de la possibilité de dieu, ainsi que de la négation de cette possibilité. je veux retrouver l’espace en moi de la possibilité de l’espace, qui m’enfanterait tout autant qu’il me renierait
      rien que de l’espace, de l’air – du cerf-volant nature

      c’est de la conscience dont j’ai soif, bonne ou mauvaise. de ciel dans la tête, couvert ou dégagé. mais comment faire sans les mères, bonnes comme mauvaises ?
      sans les pères, bon, on a tous appris ça, mais comment faire sans les mères, ces sangsues ?
      et comment ne pas devenir sangsue soi-même, outre avoir recours à une certaine forme de suicide ?
      et si l’on ne mourait au bout du compte que pour pouvoir s’échapper – échapper à tout, à soi, à la mort-même ?

      la poésie à la fin, on s’en fout radicalement. à la fin radicalement, on se fout de tout. mais quand on se fout de tout, de quoi finalement ne se fout-on pas ?
      c’est exactement là qu’émerge la poésie. quand ne reste plus rien, plus l’ombre même d’un dieu, surgit la poésie
      dieu certes est nécessaire, et c’est de sa propre nécessité qu’il succombe. puisque ne demeure que ce qui n’est là pour rien, délivré de toute nécessité comme de toute superfluité
      cette sensation ne distinguant plus l’être du non-être, l’impossibilité tant d’être soi que d’être deux, d’être deux tant que d’être tout : la poésie en quelque sorte, la gloire d’une absolue déréliction

      le beau est ce qui apparaît quand on ouvre les yeux pour la première fois. on ne meurt que pour cette raison-là : ouvrir les yeux pour la première fois, que la beauté nous subjugue
      la beauté nous avoue qu’il n’y a d’autre valeur à vivre que celle de vivre
      avec le chant des loups au loin, quoique de moins en moins loin, et le champ des orties aux pieds, ainsi que des pissenlits

    28 avril 2022

  • vitrification d’un mort debout

      dieu n’est qu’un homme parmi moi, et plus j’embrasse ton cul moins je recrache d’arêtes. le destin sert de faux alibi
      libre ne revient pas à se posséder, libre ne revient pas à se dominer – libre implique que rien ne possède rien mais se donne, que rien ne domine rien mais se rende. le néant ruine nos fumeux fantasmes
      et quand s’écroule le fantasme du néant, que faire encore de sa trique, que faire de ses lèvres, que faire d’un dieu debout, d’une femme en colère ?

      je ne vais pas verser de larmes sur mes propres pieds, sur mes propres cuisses, je ne vais pas verser de larmes sur ma douloureuse indifférence
      je ne dirai au revoir ni adieu à personne, je m’y refuse de près. je croiserai mes dents comme on croise les jambes, les pouces, je croiserai mon sexe
      cette haine que j’éprouve à l’égard de mon sexe, comme un instinct de nuit contre le jour qui se lève
      je reste incapable de m’habiter, incapable de me quitter. à quoi peut servir à celui que l’on tue de lui dire qu’on le lui ou qu’on se le
      pardonne ?

      un chien sur mon chien se trouvait allongé, érigé, l’un femelle et l’autre mâle, d’après ce qu’il me semblait
      nous incarnons chacun la mort de l’autre, de tous les autres à de rares exceptions près. nous ne nous reconnaissons vraiment l’un l’autre qu’en dieu, c’est à dire personne en personne
      c’est à dire tout en soi, en tant que nous ne sommes pas présents mais que la présence nous est, nous tient, et ne nous lâche pas
      comment dès lors mourir debout ?

      tout est possible, toujours, alors même que rien ne se passe, jamais
      un ciel est mort exactement, au moment même où la terre s’envole, cerf-volant cerf-tournant, cerf-brâmant à qui veut bien l’entendre
      qu’importe si je reste sourd à la voix si chétive, à de discrets toc-tocs – je n’ai pour m’opposer à l’absoluté du néant que le souvenir précis d’une dissolution béate
      – à quoi bon la nommer ?

     

    vitrification d'un mort debout

    26 avril 2022

  • que la lumière lave nos morts

      je ne peux pas différencier ma vie d’un esprit subjugué. je sasse et je ressasse un nom dans ma tête, et j’approuve le fait que mon existence ne veuille rien dire
      non, ce n’est pas ça: ne signifie rien, mais veuille tant et tant dire
      que je ne sais par quoi commencer, que je ne sais que dire

      avoir pitié c’est reconnaître la mort et le néant en l’autre comme en soi, alors qu’aimer c’est reconnaître le feu et la lumière en l’autre comme en soi
      on ne peut aller au-delà ni en-deçà de telles expériences. éprouver ces extrêmes nous fait connaître tout ce qu’il y a à connaître, le reste se réduisant à de fallacieux commentaires, ou à de piteux détails techniques
      j’ai du rater quelque chose pourtant
      et sur ce raté-là j’ai déconstruit ma vie, mon identité a chié sur mon identité
      c’est ainsi que j’ai vaincu la mort au moment-même où la mort me vainquait, comme tout le monde en somme…

      évidemment que je n’ai rien vaincu, et qu’il n’existait en moi rien à vaincre. c’est là d’ailleurs ma seule raison de causer, et de causer pour rien, de causer sans raison
      quand je dis chien tout le monde aboie, sauf le chien, qui n’a d’ennemi que son ombre inconstante. il existe un lien insécable entre la charogne et la lumière
      concevoir ce lien délivre le salut. il n’y a sur terre et dans le ciel d’autre nécessité que celle du salut
      et pis causer effeuille les pâquerettes 

      humanité canard boiteux, mais je n’endosserai pas le rôle de l’arracheur de dents
      je n’aurai fait qu’aimer en une seule fois, et pour toutes. n’étant qu’humanité, un truc qui pend à sa croix et qui cherche encore le sens de sa chute ou de la lumière qu’importe, alors que toute chute déclenche la lumière, l’irréelle,
      la quasiment éternelle…

    24 avril 2022

  • pigeon tout contre soi

      dieu c’est pas la porte à côté, à côté de quoi, à côté du trou, à rat
      mais quand même, quand même et malgré tout, on a beau dire et cependant, je me suis encastré
      dans une lumière irréelle, quasiment permanente

      j’embrasse les pieds des morts, même si c’est pas les miens, de morts
      quant à mes pieds je sais pas vraiment quoi en faire – j’ai pas les ailes de les faire s’envoler, pas les patins de les faire glisser
      pas davantage ne fais le toboggan qui sans pencher

      nous sommes éternels évidemment, et évidemment nous ne le supportons pas
      pas plus que nous ne supportons d’être mortels, puisque éternels par ailleurs, pris dans l’apparente et insoluble contradiction
      bref, de quelque côté que l’on se tourne ou même à rester figés sur nos crampes, nous voilà dans de beaux suaires…

      ta chatte elle a quinze ans, ta chatte elle a trente ans, quarante ans, ta chatte elle en a soixante, ta chatte
      pareil pour la mienne, on me l’a faite à l’envers
      je suis un homme par l’esprit – par quoi d’autre pourrais-je l’être ?
      et ça creuse une montagne – pire : un ciel ostensiblement vide

      je pense à mon radeau. rien n’est superflu, pas même un radeau
      quand on mange quelque part on lisse forcément tomber des miettes, sur ses genoux, par terre, sur la table ou son pull
      j’aurais tellement voulu que tu m’écoutes pleurer, mais sans que je le sache, et d’ailleurs sans que je pleure, pleurer restant à jamais défendu

     

    pigeon tout contre soi

     

    22 avril 2022

  • normal de vivre

      les gens sont de la terre
      les gens sont de l’eau
      les gens sont de la merde en cristaux

      les gens sont moi multiplié par tant
      divisés par autant

     

    20 avril 2022

  • la nuit quand elle s’accroche

      c’est la dernière heure
      il n’y aura donc plus d’heure après cela
      je ne connais rien à rien, ne suis issu de rien, je le jure, mais avorté
      dans le rien nettoyé

      la peur aux dents
      d’un côté j’ai la peur, de l’autre j’ai les dents
      un homme libre c’est compliqué, je ferai donc l’animal sensible, le petit animal sensible
      on est peut-être heureux comme ça. peut-être même qu’on le croit vraiment, et tant qu’on finit par s’envoler
      on est des braves gens c’est vrai on est
      de modestes ordures

      tout ce dont je me souviens, c’est du froid
      permanent, le froid
      permanents les chemins qui ne mèneront jamais à soi, mèneront à n’importe quoi sauf à soi, or maintenant c’est fini
      définitivement clos
      en somme tout ouvert

      ce n’est pas la même chose. ce n’est jamais la même chose. j’y connais rien en rhétorique…
      je ne m’accompagnerai pas plus à mon dernier souffle, je ne me
      substituerai pas à l’idée que je me fais de moi-même ou de n’importe qui
      de n’appartenir à rien, je me tresse les cheveux, j’hurle au loup hurlant à la mort. on s’est trop embrassés
      on s’est tant embrassés qu’embrasser ne signifie plus rien qu’un bout de gras

      il va falloir montrer son corps. il va falloir exposer son âme. or nul n’y est prêt
      il va falloir en outre ne faire preuve de rien, d’absolument rien, ne plus endosser le rôle ne serait-ce que d’un homme
      tout au plus voyager sous une fausse identité, traînant une valise vide
      j’ignore d’où tu me tiens la main, je ne meurs pas tous les jours au même endroit
      alors embrasse-moi, embrasse-moi partout en toi

    19 avril 2022

  • milliers de femmes assises

      dans tes yeux. j’ai juste voulu savoir à quoi je ressemblais dans tes yeux
      et puis non – en fait je me suis rappelé une recette de mon enfance, avec du miel et des amandes
      beaucoup de miel, beaucoup d’amandes, et peut-être aussi le pouvoir de se transformer en toupie
      pour vaincre le vertige

      il est le mortier sublime, il s’abîme en détresse
      on est tous plus ou moins mort, mais tous un peu trop mort pour rien
      on s’appelle peu ou prou par son nom, on s’appelle pour peu qu’on s’appelle rien du tout
      et contre toute raison, ou selon toute raison, c’est là qu’on se répond

      t’as la mort parmi nous, t’as la mort parmi soi – le nous du moi tu vois, on en est déjà à l’inceste. ou à l’égocide, je sais plus
      me voilà donc maître d’un lieu qui n’existe pas, d’un non-lieu disons pur, d’une petite exception
      d’un sac de couchage

      je ne comprends pas que je ne me comprenne pas, alors que tout semblait si simple, ou du moins simplifiable
      ta moule mon cul, ton cul ma douille, j’échangeai mes morpions
      contre un retour de flamme
      et si dans le miroir tu ressembles à celle dans le miroir, c’est que je n’ai jamais réussi à être autre que moi, ça, comme à défaut de soi

      j’appelle pas ma douleur. en fait j’appelle personne – je crois me fondre en elle alors que je ne fais qu’échouer
      sur un divan mouillé.
      mon homme par ailleurs est un pur cheval d’indécence, il y a autre chose encore qui vit en moi
      et dont je suis comme l’écorce, la mue défectueuse.
      qui veut ma mort me veut encore. qui m’embrasse a la bouche de travers

      ta nuit comme elle s’en-nuite, tant qu’elle ne s’abolit pas en soi.
      je me suis passé de gants, de corps, d’esprit. j’ai ramassé les glands tombés – je ne suis finalement la femme de personne.
      que faire d’autre que mourir si l’on ne meurt pas, et que faire d’autre que mentir quand l’eau bout d’ici-là…

     

    milliers de femmes assises

    18 avril 2022

  • la nuit mange-moi tranquille

      la fin d’un monde, soit. ou le début de rien du tout
      le fameux rien du tout
      seul avoir aimé justifie d’avoir vécu, on est d’accord
      ne plus aimer cependant fait de nous un quasi-dieu. car dieu n’aime pas.
      l’outre du sang versé. la passion liant le couteau à la plaie
      – j’aurais espéré être le vivant de quelque chose…

      ta guerre n’est pas la mienne, et pourtant c’est contre moi que tu la mènes
      nous sommes semblables depuis le temps où nous nous crachons dessus, et camarades depuis celui où nous nous essuyons l’un l’autre nos putrides bavures
      s’il y a un homme c’est qu’un autre homme effectivement
      rôde dans les parages…

      le lien s’avère si court, le lien s’avère si bref que s’essouffle le nœud, et que c’est de ce nœud néanmoins
      que le lien ne rompt pas.
      la fidélité nous trompe, on s’échange nos tampons. la fidélité se louche des yeux, rebat les cils
      nous comblerons donc ce fossé en nous y jetant, tout simplement
      en aboyant tout doucement
      en récitant nos dents

      la terre elle est comme ça, chiotte, la terre elle est comme ci – on est mal barré
      nous nous asseyons sur le muret. nous nous adossons au vent courant
      vivre ne suffit pas, et mourir ne guérira rien
      aimer à perte de vue certes, réparer ses lunettes certes, retourner là d’où l’on ne vient pas – quoi d’autre ?

      je ne pense pas qu’on se revoie jamais. avoir été n’excuse pas tout, ni même le tiers ou le quart de tout
      on chante, mais à part soi, ou entre soi. et quand on chante en soi tout un monde disparaît, réapparaît
      non, disparaît.
      mon chien n’a mordu que du vide
      on va quand même pas en faire un poème, non – mon chien
      n’a mordu que du vide

    16 avril 2022

  • sous les morts la joconde

      genre fusée ou missile, sauf que là je bouge pas d’un pouce
      je chéris mon origine et simultanément en avoir à ce point dévié me déchire
      du coup on sait plus comment se regarder, se dire frérot, camarade, ami qui mésenchante…

      mourir comme une femme, comme une femme en soi. je n’arrive pas à mourir comme une femme
      déjà que mourir tout simplement, ou mourir comme moi, ça ne marche pas trop…
      je pense être un homme du fait même de ne pas arriver à mourir, que ce soit comme femme ou autrement
      surtout quand elle ne me regarde pas, et que cela malencontreusement se voit

      j’étais encore connecté à cette époque, même si je ne restais au fond que le témoin-lige
      témoin de quoi témoin de soi, tel qu’il file vers ou se retourne
      sur un vide clandestin
      le témoin, ne serait-ce pas celui dont personne jamais ne sera le témoin ?

      j’ai des yeux partout mais jamais jusqu’au bout
      que de pardonner dépende incessamment d’être pardonné ne peut satisfaire au sens un tant soit peu moral de notre déroute active
      donc je trempe. je trempe mon pain dedans. je veux dire dans la boue

      le chien est dieu
      le chien est dieu auquel il manque l’homme, le chien est dieu enfin débarrassé de l’homme
      il erre. il s’agit en effet d’un chien errant
      comme on qualifierait l’homme de juif errant. et donc le chien d’errant humain
      d’ailleurs il parle couramment yiddish
      l’hébreu, c’est plutôt pour les hommes
      le grec pour la mer

     

    sous les morts la joconde

    14 avril 2022

Page précédente Page suivante