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assis là sur un banc


  • terre d’exil

      on ne vit pas hors la proximité de l’abîme, qu’il s’agisse de la mer, de  la mort, ou d’une quelconque gare routière
      on ne vit pas loin d’un vide où le regard ne rencontre plus de limite, ne se heurte plus au mur d’un miroir
      on ne vit pas sans une fenêtre ouverte sur rien, exacte architecture de l’au-delà

      .

      entre le néant et l’amour, entre l’effroyable plaisanterie et à genoux le oui, je ne choisis pas
      quelque chose me dit que le jour se lève et tombe à l’intérieur d’un même jour
      quelque chose me dit que là où il y a encore une place où mourir, il doit y avoir aussi une place où être
      or je me refuse tant à sauter dans le vide qu’à plonger dans la grâce. terre d’exil – ne se sentir chez soi que dans l’exil intime et permanent
      ici tout comme ailleurs, dès ici car ailleurs…

      .

      assis là dans l’immense, vogue le banc, bien boulonné au vide
      assis là n’importe où, ancré dans une tendre indifférence
      les morts pleurent dans mes yeux des larmes de tendre indifférence
      la main ne se tend plus, de donner ni de prendre. je laisse simplement
      se poser un instant sur mon bras
      le papillon
      – ou ne pas s’y poser…

      .

      enfin, inondé d’un oubli limpide, la question cesse de se poser
      engendrant la lumière qui finit par t’illuminer, tu restes là à te dorer au soleil d’en-dedans
      vidé jusqu’à la plénitude, tu te contentes dès lors d’être, rassasié de rien
      plus un chemin, plus de nœud ni d’obstacle, l’horizon-même résorbé:
      tout ivre d’un oubli limpide…

    terre d'exil
    25 mars 2016

  • dresde en plein jour

      genoux cassés. on s’appuie contre n’importe quoi
      contre un poteau
      on fait semblant d’avoir mal, alors qu’en réalité on a vraiment mal
      et comme on ne sait pas non plus en quoi consisterait, ne serait-ce que de loin, la réalité, on attend
      on attend simplement que quelque chose se passe
      on attend, comme ça, n’importe quoi, on sait pas quoi
      – et c’est la mort qui vient. la mort qui vient enfin
      qui passe
      puis qui s’éloigne
      à jamais.
      la suite, il n’y en a pas

      .

      franchement où vivre quand vivre ne sert à rien, si ce n’est à Dunkerque
      tout ne peut être que beau quand on ne vit pour rien, et l’horizon saumâtre, à Dunkerque
      je n’ai jamais trempé un pied à Dunkerque – triste de gâcher ma tristesse loin des flandres et cependant si proche
      de mon cœur froid
      et des algues chagrines…

      .

      je lance un bout de bois
      mon chien ne court pas le chercher: je n’ai pas de chien
      je m’en vais d’un autre côté – qui sait de quel côté il est né?
      sa mère lui a peut-être raconté si c’était par la tête ou par les pieds, par le ventre ou naturellement par l’orifice conçu à cet effet, si c’était un garçon ou bien une fille
      d’autres comme moi sont nés sans mère, spontanément
      ex nihilo
      et vulgairement.
      quant au bout de bois, je le lance et je m’en vais
      d’un tout autre côté

    25 mars 2016

  • small talk

      aimer
      ne sert à rien.
      ma maison n’avait plus de roues, j’étais tranquille (cet horrible vert des prés…)
      je ne me suis pas tué parce que ça ne sauvait de rien, je crois
      et puis j’en avais pas envie

      .

      il y a toujours une attente, un genre de désœuvrement inné
      un manque auquel on serait accroc, les cacahuètes convulsives du temps
      une seule chose au fond n’existe pas: le point final

      .

      entre vivre et survivre on hésite encore
      survivre accroche mieux au ventre, c’est vrai…
      heureusement il y a le fleuve, là, dédaignant le luxe de l’oscillation
      et les choses non-vues au fond, et qu’on laisse en l’état
      parce qu’il vaut mieux sans doute n’avoir fait
      qu’en rêver…

      .

      ce que j’aime dans le poème c’est que je suis mort
      et qu’à chaque instant j’y peux
      ressusciter.
      ce que j’aime dans le poème c’est l’illusion, petit canard boiteux,
      que j’eus pu être…

    25 mars 2016

  • elle au toucher

      je passe sur ta main la main de mon visage
      je ne passe qu’une fois, et je repasse toujours
      un jour il ne faudra plus se regarder, ni avec le visage ni avec les mains
      un jour il faudra tenir son zizi entre ses doigts, et toi tu t’accroupiras un peu plus loin
      un jour mais pas maintenant, parce que maintenant c’est l’éternité
      et que je passe sur ta main  la main de mon visage

      .

      nous étions pieux, puisque nous n’étions pas vierges
      nous restions un peu vierge pourtant, ainsi n’étions-nous pas vraiment pieux non plus
      nos doigts ahuris découvraient nos parties génitales, les inventant presque
      nous ne parlions pas, puisque nous n’étions que vivants
      nous n’étions plus seulement vivants vraiment, ainsi ne restions-nous pas tout à fait muets non plus

      .

      tous ces actes qui me survivent, un peu comme tes cheveux continuant de pousser dans la tombe
      je ne me souviens pas de grand chose – peut-être jouais-tu à la balle avec ce grand blond
      un certitude c’est qu’il ne s’agissait pas de moi – caché dans les fourrés – étant donné que je n’ai jamais été blond, que je me suis toujours méfié des blonds et des coups de soleil.
      j’étais un trou perforant ton néant.
      alors tu t’es coupé les cheveux, ce qui m’a en quelque sorte contraint à me raser les miens, qui ne repoussèrent plus
      les miens ne repoussèrent plus

    elle au toucher
    25 mars 2016

  • et je lâchai les bêtes

      la pluie ouvre ses ailes et c’est déjà la flotte. la flotte qui flotte vraiment et tout s’y noie. le linge étendu dehors n’y échappe pas. rien n’y échappe. je lèche la vitre de l’aquarium. je lèche la vitre de l’émancipation universelle. je lèche la vitre à l’intersection de tes deux jambes lisses. je casse la vitre. je casse l’intersection universelle. la pluie ouvre ses ailes et ce n’est plus cela déjà, comment dit-on déjà, mais carrément l’arc-en-ciel, parce que je me lasse du deuil alors je repense à l’alliance.

      .

      on peut appeler destin le chemin issu de chaque titubement, de chaque pierre qu’on nous lance, de chaque dérapage incontrôlable ou violente bousculade. on peut également appeler destin ce qui perdure, quel que chemin pris, quelle que vicissitude endurée, quel qu’obstacle en suspens. on appelle destin par ailleurs chaque pas retroussant le chemin jusqu’à l’affranchir de tout but, avant terme tout autant qu’ultérieurement dans l’au-delà. on parle de destin comme si la mort avait encore un sens, n’est-ce pas?

      .

    j’attendis très longtemps. j’attendis très longtemps que la nuit se dissipe et n’obstrue plus le jour. une fois le jour restitué que ferais-je? rien, bien entendu. faire, il n’en est pas question – cela se fera sans moi. quant à attendre… à quoi sert donc de ne pas attendre? à quoi sert donc de ne plus se demander à quoi sert donc? tout ne s’éclaire peut-être pas malgré moi, mais en tout cas sans mon aval. car je ne veux rien mériter ni rien me devoir. je dirais donc que je ne fais que consentir à ce que tout s’éclaire (même si l’éclaircie se passe volontiers de tout consentement). et j’y croirais vraiment si ne subsistait en moi une inquiétude, une poche d’ombre récalcitrante à si laisser dissoudre. c’est un peu comme si on demandait mais que serait le christ sans sa croix? n’importe quoi. n’importe quoi mais pas le christ.

    25 mars 2016

  • la pluie passe à côté

      je n’entends plus l’appel
      du large je n’entends plus l’appel
      du fond je n’entends plus
      l’appel et cependant la voix
      ne se tait pas, lancinante…

      .

      peut-être finirai-je par me résoudre à la délivrance. mieux: peut-être finirai-je par assumer le fait d’être libre, c’est à dire d’être, quand être ne tient à rien.

      .

      il n’y a pas de mur abstrait, mais un vide réel qui retient la chute droite dans son ultimatum, un vide qui nous renvoie au jour premier où nous osâmes dire oui.

      .

      assis sur soi-même, de quelques centimètres surplombant notre propre ombre. le monde se regarde par nos yeux, se regarde danser, vaciller, sombrer. l’ombre alors se dissout, et nous ne reposons plus sur quoi que ce soit.

      .

      je ne veux entre moi et dieu nulle autre distance que celle de mon propre néant, c’est à dire de son absence en moi, ou de ma nudité face à cette altérité à la fois radicale et intime, et en laquelle s’écoule et coule le monde, la vibrante objectivité de dieu.

      .

      on peut toujours trouver quelque chose, mais je ne trouve rien. je parlerai donc (en l’air éminemment) de ce que je ne trouve pas. le plus souvent d’ailleurs.

    25 mars 2016

  • ne touche pas aux cailloux

      je me suis jeté dans la lutte. de haute lutte, quoique de basse extraction, je me suis jeté dans la lutte. un peu poussé il est vrai, peut-être même légèrement bousculé. brutalement jeté dans la lutte disons-le clairement, dont je ne sortis vainqueur qu’à la faveur d’une fuite exquise, c’est à dire devançant la défaite à tire-jambes, à tire-au-flanc.

      .

      j’aimais le son de vos cloches, et la langue de la bouche, la langue dans la bouche, la bouche qui s’ouvre et qui se ferme – trappe, porte, fenêtre ouverte et que j’aimais le son de vos cloches, la langue de nos bouches dans la bouche de nos langues.

      .

      oh qu’elle est belle, l’action où je me suis dit tu, tu vas à droite et moi à gauche. mais je venais toujours d’en face, braqué sur moi. alors je me suis assassiné. suicide! s’écria t-on, mais je m’étais abandonné bien auparavant. auparavant et des poussières. bref je n’en sus jamais rien, et c’est à vous désormais que je dis tu.

      .

      et ainsi de suite.

    ne touche pas aux cailloux
    25 mars 2016

  • l’éternité c’est lent

      le chemin n’est pas long
      d’ailleurs il n’y a pas de chemin
      il n’y a qu’un homme
      qui marche
      juste derrière son ombre

      .

      toute la vie
      toute la vie a cessé
      tu montes sur un pied
      et puis tu montes sur l’autre
      : tu t’en vas

      .

      je n’ai plus d’ombre
      plus d’ombre pour te voir
      je regarde par là: tu n’y es pas
      je regarde par ailleurs:
      tu n’y es pas non plus

      .

      en aucun cas, l’un
      n’empêche l’autre –
      assis là sur un banc
      tu goûtes
      la saveur de l’inutile

      .

      tu es déjà passé par là
      tu le sais
      il n’y a rien par là
      et c’est justement ça
      qui te tente
      .

      quelque chose de droit
      une certaine verticalité
      la fin d’un espoir peut-être
      un vide sans fracas
      : rien que les yeux debout

      .

      il neige
      en dehors des
      passages cloutés
      il neige
      sur toute l’année

    l'éternité c'est lent
    25 mars 2016

  • les règles abondantes

      ils ne se sont pas tous agrippés à ma barbe: certains se sont laissés couler, par les fonds maternés. d’autres se concentrèrent en hortensias bleus contre les murs d’église…

      .

      la mort n’est pas la mort mais souvent ça s’en rapproche
      à l’est. la mort enlève son slip. j’ai psalmodié dans la langue des trépassés, ça n’a pas marché non plus…

      .

      le sommeil se répand, serpent. chaque nuit j’ai la vie sauve
      tu m’entends mais tu ne m’entends pas, grésil-tympan. chaque vie j’ai la nuit chauve
      – détrompe-moi

      .

      pour sauver la personne il faut au moins briser l’image que celle-ci se fait d’elle-même: frapper au tibia et démonter la rotule quand elle se protège le visage et quand elle craint en bas lui défoncer la gueule
      alors, également rompus, nulle haine ne nous séparera plus, nulle amour ne nous confondra non plus: nous serons le singe commun, l’horizon rétabli – les règles abondantes…

      .

      je parle évidemment de ceux qui préfèrent l’idée à la réalité, l’idée de l’idée à celle de la réalité, et la réalité de l’idée n’y tenait guère, n’y tenant plus, se roulait dans la merde
      j’ai bien aimé tes joues en feu ce soir, tes nattes tendrement obscènes. demain je penserai à toi, demain
      – mais là je coule

      .

      je ne suis que mon propre au-delà, alors qu’aurais-je besoin d’ailleurs?
      j’ai mangé dans ta paume brûlante le marron glacé du plaisir. si je retournais chez moi maintenant on m’y étriperait – on me dirait vas t’en, au-delà, αντε φοβου τους δαναους. et la mer s’étendrait, à jamais incompréhensible…

    25 mars 2016

  • le plus bas consentement

      j’aime l’air entre les mots. parfois c’est un grand vent, le vent des cerf-volants, une paille d’azur dans l’œil cirrhosé. c’est parfois un air saturé d’humidité, une flaque d’air moite, toute l’agonie du semblable. d’autres fois encore ce n’est plus qu’un trou d’air blanc, dans lequel ahuri on cherche à rattraper sa propre main, prise devant soi d’ultime incertitude
      j’aime l’air entre les mots, celui dont respire et vibre le poème sans fin, sans bruit et sans espoir

      .

      j’avançais. j’avançais sans savoir où j’allais. j’ignorais où j’allais donc j’avançais. à un moment je me suis dit: le millième. le millième de quoi? ou le huitième de quoi? rien ne m’obligeait à poursuivre, rien ne me contraignait à renoncer. il a juste fallu être, ce qui après tout ne demande ni raison ni effort, tant tout cela semblait aller de soi…

      .

      j’ai aimé cet œil-là. ce n’est ni l’œil ni moi toutefois, mais l’amour qui a failli – simple incontinence sans doute…
      et puis les jours rallongent. c’est étrange tu ne trouves pas: les jours rallongent en toute saison maintenant
      quel homme, quel homme s’est relevé et d’est exclamé: non, pas le dernier!

      .

      les mots sont morts, morts et dès lors les morts sont mots, ne sont plus que mots suspendus à l’aveu
      les mots sont morts d’une grâce ou de l’autre j’ai contemplé le visage mais ça n’a servi à rien
      je garde depuis telle nostalgie de la mort…

      .

      tu me suivras n’est-ce pas? tu me suivras où nous portent tes pas, tes pas de jade, brumes du nord, les restes de la veille au petit déjeuner
      être mort vois-tu, c’est chaque jour ressusciter pour rien, baiser ci-devant comme un chien sans jamais parvenir à jouir vraiment, piquer du nez vers le rêve d’un rêve
      mais je m’en fous – je reste le héros de ma propre insignifiance

    le plus bas consentement
    25 mars 2016

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