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assis là sur un banc


  • vers seize heures, imaginons que se lève une brise

      lettre de l’homme se distingue en ce qu’en lui déjà le mot cesse d’être le signe d’une chose pour devenir le signe d’un signe. déminéraliser le langage ne passe pas par un douteux retour à la chose, mais par la réactualisation du vide (blanc) dont le mot se fait signe et sang. pas de référent religieux spécifique – seule marie endormie sur la natte, un chien (noir) soupirant dans son rêve à ses côtés, et dehors la voix de l’enfant, clapotis de billes tombant en cascade sur les marches mi-ombragées du perron
      vers seize heures, imaginons que se lève une brise

      .

      je n’ai jamais eu de talent. force de constater qu’il n’était pas indispensable. seule s’avérait nécessaire la soif. la soif de sens, de son. la soif d’être, la soif d’abîme. la soif, l’expérience viscérale du manque, moteur premier, re-connaissance immédiate de soi.
      on donne de l’eau à un homme. on donne de l’eau à une bête, une plante. même la femme ce matin dans la salle d’accouchement après avoir perdu son enfant a fini par demander à boire.

              un verre d’eau
              un verre d’eau peut-être
              nous sauvera
              du naufrage

    vers seize heures, imaginons que se lève une brise
    24 mars 2016

  • vole d’une seule aile

      ça fait quarante jours quarante nuits que je ne dors pas. le minimum vital. le minimum vital c’est quoi. le minimum vital c’est ce qui retient de mourir dans l’immédiat. c’est un état d’urgence. un état d’urgence dans la durée. quarante jours quarante nuits. aucune urgence. ni la vie ni la mort – quelque chose entre les deux. entre les deux est bien le lieu de mon exil. entre les deux est bien le nulle-part où l’on s’entend soi-même. entre les deux est un mouchoir que le vent remue, et l’on croirait qu’il s’agit d’un adieu si seulement il y avait là quelqu’un qui partait, quelqu’un qui restait. mais non : personne. rien que du vent dans un mouchoir en forme d’adieu, en forme de rien, en forme de vent dans un mouchoir.

      .

      je me fous qu’il n’y ait ni sens ni raison. je ne veux aucune justification, aucune alternative au rien. je n’ai pas de passé – tout ne fut qu’alibi, argument du rêve éveillé. ça n’a jamais existé. je n’ai jamais existé. Maryja Kieliszka n’a jamais existé. je ne l’ai pas rencontrée un jour contre le gris à Gdansk en 1994. et l’avant-veille de mourir dans un village tout pourri de Silésie elle ne me confia pas : « vole sans aile ». tout cela fut inventé, fantasmé, pure mystification. son père m’expliqua qu’ils en avaient chié les gars pour creuser la terre par un tel gel, mais qu’ils ne pouvaient faire les trous à l’avance car il faudrait alors que des gens meurent pour remplir les trous. or on devait faire les trous pour les morts, et non l’inverse. dix heures du matin et exceptionnellement sobre le vieux, lui qui chaque jour de la vie perdait un enfant, tant vivre était souffrance, et toute pitié la vodka… et maintenant, une croix de fer forgée sur une simple plaque de ciment – Maryja Kieliszka. 05 08 1965 / 24 02 1999. par dessus la croix un ciel immensément vide, tel un œil sans pupille. un ciel sidérant de février, où la grâce ne se distingue plus de la crucifixion. il n’y a plus rien te dis-je, que la solitude se cramponnant à elle-même pour ne pas se dissoudre dans l’absence définitive, libératrice, et tout aussi fictive. on dira ça comme ça. et toi à travers le néant tu me dis simplement, comme si tout était simple : vole sans aile…

    24 mars 2016

  • pisse à côté

      retourner la plaie sur le couteau, afin d’avoir la conscience tranquille et ne plus jamais dire oh alléluia, que j’aime les portes, claquant au vent, toute veine en plan…

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      j’apparais, réapparais. il faut tout cet effort à la terre pour ne pas laisser le ciel s’envoler
     je n’aurais pas gagné grand chose à être heureux. seule la mort m’émerveille encore – elle ne peut décevoir
      et si finalement elle déçoit, alors tout est blanchi. de là à l’idée que nulle vie n’est ratée – on dirait presque le début d’une réconciliation…

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      il manque toujours quelque chose à quelque chose – comment sans cela serait complète cette chose? ce serait comme une fenêtre sans vue – vers quoi nous masturberions-nous?
      je voudrais te souiller. juste pour te souiller; trouver le moyen d’une autre pureté.
      tu ne réponds rien, comme si la mort n’existait pas…

    24 mars 2016

  • rapport au loup

      quand déborde le chant, irrépressible; que l’ivresse te rend à l’épique mélancolie, t’élève à la célébration vers l’orient de ton âme
      o gloire toute sainte, dieu sans frontière, sans abri, ventre plein de l’oubli, noble cœur d’abandon
      la pluie défait la pluie quelques fois. et se lève le jour sur le jour qui se lève…

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      j’habite là où l’horloge quadrille nos essors. je voudrais ne laisser aucune joue hors la fraîcheur d’un toucher. mais m’en manquent les doigts, le geste dans les doigts…

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      mille feuilles m’auront dévêtu de toi, mai la nudité ne déshabille de rien
      je vais le ventre vide, oui le ventre creux, le ventre affamé de mille cris impuissants à ressusciter ne serait-ce que le spectre d’une enfance
      tiens-toi bien, loup qui me tiens, me jauge et suspends sa mâchoire, tiens-toi bien : je t’apporte, je t’apporte
      une gerbe d’étoiles incueillies…

    rapport au loup
    24 mars 2016

  • mer d’accueil

      il existe dans le temps une part inassujétie à l’histoire, au présent, et à leur conjonction dans la contemporanéité. c’est une immédiateté atemporelle – peut-être un souvenir d’enfance, ou quelque joujou que l’on pêche dans la mort, l’inaliénable possibilité d’un horizon. nous tâchons d’y puiser la naïveté indispensable à notre survie et puis voilà

      .

      un vent de lumière crue. un vent de haute désolation. un vent de sourde brutalité. qui vous assomme. qui ne vous laisse aucun répit, aucun refuge hors la mort calme, silencieuse et aveugle, tout au centre du rien, à l’envers du souffle…

      .

      pour que l’existence soit réellement superflue, il faut qu’elle ne soit pas seulement superflue. que d’une bouse imbibée d’alcool poussent des pissenlits nous rapproche de l’essentiel inessentiel : seul importe le salut de l’âme, quoi que l’on entende par là. quoi que l’on entende par ci, de maudire à bénir, de l’immonde à l’aumône, nous réinventons l’abîme sidéré d’exister

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      ennui, parfait ennui – on ne peut plus rien pour lui. elles défilent sous les testicules desséchées et le phallus d’airain. qu’elles se nomment rosemary, claudia,maïté ou julia, elles entrent dans la ronde, en ressortent essoufflées, rouges pivoines et le ventre en lambeaux. ennui forcé, sublime ennui. ennui de rien – on ne peut plus rien contre lui…

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      le temps où l’on se déborde, où l’on se saborde, où l’on vire au-delà de soi-même, où de gardé nous passons à donné. le temps où nous allons, juchés haut sur nos semelles cloutées, les aisselles en feu de paille et la joie en chardons. le temps où ivres d’au-delà nous nous enfantons nous-même dans les bras de morphose, de la métamorphose, de l’apocalypse halluciné derrière la vitre délabrée…

    24 mars 2016

  • les ombres douces

      ce qui pour certains apparaît d’emblée comme une évidence ne se révèle à d’autres qu’après tant de détours insensés.
      je n’ai plus le temps
      de la patience
      plus le temps du superflu, du bassement utile, plus le temps du plaisir sur le pouce
      – il me la faut là, intégrale, l’évidence où le mystère va nu, sans arrière-pensée
      et où tout le temps perdu prend son avoir en temps rendu, en temps avoué, en temps décontextualisé on aurait pu même oser l’obscénité :
      en temps présent, rien que présent

      .

      Pilinsky fumait beaucoup. c’était l’époque où l’on fumait sans se soucier de savoir s’il était bon ou mauvais de fumer, sans même imaginer que fumer pourrait subir quelque restriction que ce soit. car l’esprit de Pilnsky, tourné vers l’essentiel, avait besoin de maintenir mains et souffle hors des sortilèges et des florilèges qui encombrent la prose, ou dont s’encombre la prose. et fumer participait de ce défrichement-là. tel qu’on le voit à l’écran, il y a toujours des volutes de fumée là où vibre la voix de Pilinsky, alors qu’elle cherche la fréquence non qui lui délivrera la vérité, mais qui le rendra lui-même vulnérable à une vérité dont on ne peut qu’ignorer l’intention, ignorant par ailleurs qu’il y ait réellement quelque intention que ce soit, que ce fut, non, que ce fusse – enfin, tu vois ce que je veux dire…

    les ombres douces
    24 mars 2016

  • je suis exécrable, vas t’en

      tu t’accroches au rebord de l’eau. peut-être toutes ces voix racontent-elles la même histoire, chacune à sa façon. peut-être chacune, avec cependant les mêmes mots, ne raconte que sa propre histoire, invraisemblable. peut-être que l’une t’embrasse le sein droit tandis que l’autre t’embrasse le sein gauche. tu ne sais pas : toi tu t’accroches au rebord de l’eau et puis voilà.

      .

      je m’allonge, me renonce.au bout d’un moment le moment se décompose et je ne suis plus sujet, mais rivière, charriant les poissons ophéliens, les poile pubiens de la sainte croix et tout et tout

      .

      les mains ligotées dans les poches de ne-pas-donner, je me pisse dessus
      un effort suprême et je parviens à les étaler là sur la table, deux minables paquets de barbaque avariée
      alors je les massacre
      je les massacres
      ainsi me vois-tu errer de crépuscule en crépuscule, l’œil vitreux oui mais l’air mauvais, l’air d’un chien auquel on a arraché les crocs, auquel on a arraché l’aboi
      – et même plus l’ongle d’éventrer ne serait-ce qu’une mouche sur l’autel
      de ma frustration

      .

      nulle-part ne sera mieux qu’ailleurs. la bouche humide le regard triste, un vent d’ouest ramollit les bords du miroir
      je n’en sais rien d’ailleurs, puisque je reste là allongé tout habillé dans ma baignoire vide
      et que j’ai froid, de plus en plus froid, avec tout collé à mon sexe le cadavre empalé de la sincérité

    24 mars 2016

  • peau d’lapin

      ça régénère le temps, de décimer la mémoire
      par exemple rien sur cette corde ne laissait supposer de nœud, et l’on ne savait pas d’emblée dans quel sens se déploierait la chute
      si par ailleurs seule l’intuition devait servir de balancier et de boussole, nous n’y gagnerions pas grand chose
      le soir on rentrait exténué, soulagé de pouvoir enfin s’allonger de tout son plat
      sur le vide en substance

      .

      je m’en fous de tes histoires – laisse-moi passer
      et d’abord rends-moi mon sac : j’en ai marre de voyager le cœur vide et les pieds plats
      une pierre à feu ou un allume-cigare feront l’affaire, et si le temps se gâte on se retournera
      sur le ventre
      peut-être même qu’on pleurera
      – qu’est-ce que ça peut foutre après tout, c’est pas la mer à boire, un genou un peu rappé
      et puis y aura toujours quelque part où se perdre, une dent qui crisse…

      .

      les trois duvets (peut-être pas de qui, mais de quoi était-elle enceinte…)
      les morts côte à côte, les tibias bien parallèles
      l’alignement du temps sur nos regards fébriles, nos sourcils suspendus
      et puis la mer – la mer tout à coup se vidant en nos globes oculaires, et ahuris…

    peau d'lapin
    24 mars 2016

  • je te prête un caillou

      si je priais ce serait les mains vides. un fleuve vide coulerait entre ces berges nues
      si je priais ce serait à mots vides. un long silence s’échapperait de ma gorge dénouée
      si je priais ce serait le cœur en vrac, assoiffé de toute façon, mais d’une eau qui n’existe pas, d’une eau vide
      si je priais je ne prierais pas. je prierais d’une prière vide, comme ça, dans le vide
      et tout serait beau. beau et sans espoir : tout serait beau sans espoir…

      .

      on ne peut arrêter ces vagues. elles jaillissent du cœur du monde comme si une pierre tombée là les soulevait et les chassait vers les confins. sauf qu’il n’y a là ni pierre ni chute, mais un vide, une absence, et c’est la place occupée par ce vide qui impulse le mouvement premier et continu à la matière souple. on ne trouverait l’immobilité qu’en s’allongeant là, au cœur des choses dans ce vide originel. or, si l’on prenait la place du vide, vidant ainsi la matière de vide, il n’y aurait plus d’espace où se déplacer et tout mouvement cesserait instantanément, figeant le monde. nul cependant ne saurait occuper ce non-lieu – c’est le vide au contraire qui vient nous occuper, se nourrissant de notre propre mort. la vague en échouant recrée la condition de son origine, entretenant ainsi le mouvement perpétuel. être, donc, consiste à creuser le vide, à ouvrir en soi l’espace à l’au-delà – à fouiller et à retourner sa propre absence…

      .

      par exemple tu jettes un caillou en l’air, et il se fait cerf-volant ou pluie pour ne pas t’assommer en retombant
      si tu veux, je te prête un caillou…
     

    24 mars 2016

  • attila sur un banc

      les hommes me protègent de dieu. les hommes m’empêchent de brûler dans le grand vide de dieu. ils me retiennent par les pieds; ils me prennent dans leurs bras. les hommes me préservent de la folie de dieu. les hommes m’étouffent de leur amour, me chargent du boulet de leur solidarité. les hommes : ceux qui m’ont inoculé le langage, le langage qui soulève les cailloux
      j’aime les hommes – j’évite de le leur faire subir

      .

      je me suis assis sur vos genoux – non : j’ai effleuré votre genou. c’est mieux ainsi. comme une pierre qui tombe en moi, me traverse jusqu’au fond – non : je tombe en moi, je m’écroule en dedans. un trou s’ouvre grand en moi et je tombe au-dedans. c’est mieux ainsi. demain nous jouerons à la corde à sauter – non : on dessinera à la craie une marelle sur le sol et on choisira un beau caillou. oui, la marelle c’est mieux.

      .

      les portes claquent ferme. parfois elles vous pètent le nez, parfois elles vous éclatent la gueule. j’adore le bruit qu’elles font
      maintenant que j’ai la tête lisse comme un galet, la tête défoncée, la tête bien claquée, je monte à l’escabeau et avec un cure-dent, j’éventre le plafond

      .

      je voudrais que tu me saches, que tu saches en moi la mort plante doucement grimpante par au-dedans
      je voudrais que tu me lâches, que tu lâches la main de l’homme qui sombre, parce que manque la force de le porter ainsi à bout de bras au-dessus de l’abîme
      je voudrais que tu m’abandonnes, afin que je puisses t’aimer comme un noyé aime la silhouette qu’il aperçoit la-haut sur le pont
      je voudrais que tu me saches et qu’au-dessus de moi ta main résurrectrice se balance hésitante, saluant au loin les amants ivres
      j’ai tellement besoin de ta pitié – si seulement tu savais…

      .

      je ne t’ai pas encore raconté les ombres douces…

    attila sur un banc
    24 mars 2016

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